Accéder au contenu principal

BIBLIOMANIE

Nouvelle écrite à quatre mains (avec un complice littéraire souhaitant garder l'anonymat) et ayant remporté le premier prix d'un concours littéraire organisé par un grand magazine culturel hebdomadaire (Les Inrocks pour ne pas le citer).  

Un flot continu de rayons poussiéreux et dorés laque les longues tables, les chaises inoccupées, les étagères immenses chargées de reliures jusqu’au plafond blanc, éthéré, comme molletonné, un de ces plafonds angoissants de salle d’attente qu’on a l’impression de voir descendre, tout est calme, trop sans doute, début de sudation, penser à aller chercher mes chemises au pressing, air déjà chaud, écrasant, envoyer Philibert tout à l’heure, l’atmosphère est lourde d’assassinats en préparation, de futurs crimes de sang, de sordidité psychotique aboutissant à l’irrépa
- Vot’ jambon-beurre, chef.
-  La ferme, Philibert, j’enregistre !
L’inspecteur Jean-Michel Larivière éteignit d’un geste agacé le magnétophone portatif, coupé dans son soliloque par l’arrivée du stagiaire lui tendant un sandwich d’aspect douteux sommairement emballé.
- C’est quoi ça ?
- Ben vot’ sandwich, chef, jambon-beurre.
- J’suis pas sourd, j’suis végétarien. Tu cherches à m’nuire ou quoi ? Allez, remballe ça avant qu’je m’énerve. Et j’t’ai déjà dit d’m’app’ler inspecteur.
- O, ok chef, pardon, inspecteur. 
Vêtu d’un gilet de laine bistre et d’un pull bleu clair, Philibert ressemblait avec ses lunettes rondes et ses cheveux blonds ébouriffés à un aumônier assomptionniste ; il s’assit timidement près de son supérieur, glissant le sandwich incriminé dans son sac contre le Tupperware de kouign-amann offert par sa grand-mère.
- Reste là, j’vais faire un tour.
- Bien chef (il déglutit), pardon, inspecteur.
Larivière eut un regard inquisiteur envers le jeune stagiaire avant de s’éloigner d’un pas décidé, risiblement souligné par le grincement de ses chaussures neuves sur les dalles en plastique.
L’affaire de l’année : trois meurtres en l’espace d’un mois dans la même ville, selon un mode opératoire similaire - sa première traque de serial killer. Ces événements avaient ému l’opinion publique, et c’était fort justement que l’ambitieux Larivière, rompu aux méthodes d’investigation utilisées par ses collègues de Quantico (prononcez « couenne-tico ») suite à un récent séjour de trois semaines aux Etats-Unis, avait obtenu de faire valoir ses qualités. A aucun moment il ne doutait de ses chances de réussite : l’ignoble assassin ayant trucidé trois innocents par asphyxie en leur faisant ingurgiter de force le papier de mauvaise qualité de quelque médiocre ouvrage contemporain serait bientôt sous les verrous.
Le crépi sale de la bibliothèque municipale de Dunkerque défila devant ses yeux pendant qu’il se remémorait l’implacable cheminement l’ayant conduit à échouer sur le littoral nord, telle une mouette mazoutée.
Ernest Floupier, soixante-trois ans, retraité d’une manufacture de pêches en sirop ; Ginette Bilouse, quarante-quatre ans, trésorière aux Témoins de Jéhovah ; Kévin Limicole, vingt-cinq ans, organisateur de soirées mousse. Aucun dénominateur commun - âge, sexe, emploi, origine sociale, quartier, fréquentations, hobbys. Tous tués de la même façon, un modus operandi planifié en un lent et macabre cérémonial, sans aucun doute fruit d’un esprit pervers à l’innommable cruauté.
De la race des tueurs organisés. Les plus intelligents. Les plus difficiles à arrêter.
Le challenge ne faisait qu’aiguiser la soif de reconnaissance de Larivière. Sans témoignages ou indices matériels, il ne pouvait guère compter que sur sa perspicacité ; n’établit de lien entre les victimes qu’en s’intéressant aux pages coincées en bouillie pâteuse dans les œsophages, par endroits lisibles entre leurs maxillaires raidis. Après vérification, elles étaient à chaque fois extraites de Meurtres à l’île de Ré, le roman policier mystico-ésotérique qui avait provoqué dès sa sortie une vive polémique - faire d’un ancien Premier ministre le psychopathe rosicrucien et tintinophile à la scie-sauteuse sembla pour certains une flagrante dérive de la liberté d’expression. Pas le moindre exemplaire chez les victimes ; en revanche Larivière ne tarda pas à constater que toutes trois l’avaient emprunté dans la même bibliothèque.
Le hall désert s’imbibait lentement de la clarté blafarde des verrières ; en dégradés sombres, les livres paraissaient d’innombrables tombes superposées, creusées dans les parois de suie de très anciennes catacombes. Une silhouette sèche de fantôme assis se dégageait vers l’entrée, derrière la table en chêne supportant un ordinateur d’avant-guerre.
Le vieux bibliothécaire au mouchodrome luisant avait une gueule à caler les roues de corbillard, de petits yeux de taupe écrasés par les rides et des chicots en bois d’étagère.
- Bonjour monsieur. Je suis inspecteur (montra son insigne d’un geste répété devant la glace), j’aurais quelques questions à vous poser.
- J’vous écoute.
- Combien vous êtes à travailler ici ?
-  Euh…sept en tout. Et j’suis l’plus vieux. C’est qu’j’ai commencé y’a plus d’quarante ans moi, et puis qu’à l’époque y’avait pas ces machins d’électroni
- Et vos collègues ?
- Bah, j’ai pas d’problèmes avec elles même si
- C’sont des femmes ?
-  Bah oui.
-  Absolument incompatible avec le profil.
- Et les personnes qui viennent ?
- Ben c’est qu’y a pas foule en fait. Bon, s’cusez-moi m’sieur l’agent mais j’ai des bouquins à r’mett’ en place, moi.
Harnaché à un chariot de fortune tout en amiante et matériaux rouillés, un amas de pages presque en cendres sur les genoux, le bibliothécaire s’en alla au rythme hasardeux imprimé par ses mains flétries. Alors que le barda ferrailleux progressait péniblement, l’inspecteur remarque au dos du fauteuil un autocollant vert frappé d’une définitive sentence - Je roule au colza.
Pensif, Larivière revint sur ses pas avec la satisfaction du devoir accompli. Si l’on avait tué ces personnes à leur domicile en raison de leur lecture, c’est qu’on avait eu accès aux fichiers de la bibliothèque : les employés hors de cause, il ne pouvait s’agir que d’un individu fréquentant l’établissement, ayant profité de l’absence du vieux pour consulter l’ordinateur. Le plan était simple : attendre ici incognito aussi longtemps que nécessaire jusqu’à ce que se manifeste un suspect, dont il avait préalablement établi le descriptif selon les techniques de profilage les plus pointues. 
Individu de race blanche, vingt à trente ans, mince, élégant, d’allure soignée, célibataire, sans enfants, occupant un poste à responsabilités - peut-être originaire de Charente-Maritime et circulant à vélo.
A son retour Philibert compulsait une encyclopédie en quatre volumes sans se départir de son perpétuel sourire de béatitude évangélique.   
- T’as vu quelqu’un ?
- Personne à part la femme de ménage, chef. (Silence.) Inspecteur, inspecteur.
Larivière prit un livre derrière lui - tellement peu consulté que s’y était formée de la mousse -, s’assit à côté et le feuilleta pour se donner une contenance, scrutant discrètement les visiteurs, enregistrant à l’occasion ses commentaires sur bande magnétique. Observa un ectomorphe juché sur un escabeau qui menaçait de se bananer ; deux jeunes aux physiques de ragondins hirsutes ; trois ou quatre rombières à morveux probablement abonnées à Travail, famille, patrie et fiches cuisine, le magazine des mères de famille votant extrême-droite. Envoya Philibert au pressing. Pièce vide quand il revint : Larivière referma l’édition de 1806 du Manuel d’étude comparative des coléoptères et autres insectes d’Oscar Paracétamol et se résolut à aller déjeuner. Mangèrent ensemble dans le snack-bar d’en face sur une table sentant la graisse. En planque l’après-midi. Attendirent. Ordonna à Philibert d’aller lui chercher un café. Deux. Trois. Six en tout. Examina une bimbo en minijupe cherchant désespérément un magazine people sous une pile de Monde Diplomatique, deux gamines qui s’étaient trompées d’étage et un vieillard portant son âge comme un déguisement étriqué de korrigan cacochyme tout droit sorti du carnaval de Dunkerque.
Rien de concluant aujourd’hui. Ni demain. Ni après-demain.
Six semaines et trois meurtres passèrent sans qu’il en sache plus.
Las de niaiser en transport de cafés et de chemises sentant la lavande, Philibert démissionna pour viser le titre d’employé du mois dans la restauration rapide ; aucun indice ne put être découvert sur les nouvelles victimes ; la machine à café tomba en panne ; la niaque de Larivière diminua ; l’isolement s’accentua quand son patron cessa de le soutenir, hospitalisé pour avoir tenté de s’ouvrir les veines avec sa carte plastifiée d’adhérent au Parti Communiste. Face à l’opprobre causé par les critiques assidues d’une toujours plus véhémente presse quotidienne régionale, l’inspecteur dut renoncer à ses rêves de promotion.
On lui retirait l’affaire faute de résultats.
Vint le dernier jour à la bibliothèque : démoralisé, Larivière jeta son Dictaphone dans une corbeille et se dirigea vers la sortie dans ses chaussures ternes qui ne couinaient plus. S’apprêtait à saluer le fonctionnaire territorial à roulettes quand il buta sur le seau rouge de la femme de ménage, dont il croisa brièvement le regard alors qu’une eau limoneuse se répandait sur le carrelage.
Femme noire, corpulente, renfrognée, la cinquantaine, exerçant un emploi subalterne.
Eut un sourire d’ironie en constatant que c’était l’exacte opposée de son profil.
Larivière baissa les yeux, partit sans s’excuser en oubliant de serrer la main du vieil hémiplégique ; obtint trois ans plus tard la mention de son nom - mal orthographié - dans La Voix du Nord, à propos d’une histoire de chiens empoisonnés à la mort-aux-rats.  
La femme de ménage rentra chez elle avec vingt minutes de retard ce soir-là - appartement exigu dans un HLM à dix minutes de bus, ses trois enfants devant la télé dans le canapé du salon. Leur demanda s’ils avaient fait leurs devoirs, dit qu’elle verrait ça une fois changée. Ouvrit le placard de sa chambre, enleva ses chaussures près d’une grosse malle en osier. On pouvait discerner entre les torsades élimées une succession répétitive de lettres blanches sur fond rouge sang.
Meurtres à l’île de Ré.
Cent soixante couvertures identiques s’entassaient dans la caisse. Un exemplaire du dessus contenait des pages arrachées. Avait dû changer de procédé : ces torchons lui revenaient cher, et les libraires étaient sans cesse réapprovisionnés.
Le problème ce n’étaient pas les livres mais les lecteurs. 
Comment un type lisant quelque chose d’aussi indigent aurait-il pu mériter de vivre ?
Soupira en songeant qu’il restait dix-huit noms sur sa liste, deux de plus rien que pour ce mois-ci. Encore un effort. Sa cause était salutaire. Elle œuvrait pour la littérature.
Mais qui aime encore les livres de nos jours ?

Posts les plus consultés de ce blog

Poèmes dans la revue Microbe

Très heureuse en ce début d'année 2017 d'être au sommaire du numéro 99 de la revue poétique Microbe qui explore pour son avant-dernier numéro le thème de la peau, d'autant que j'y suis en très bonne compagnie (Murièle Modély, Marlène Tissot, Cathy Garcia, Alissa Thor, etc.). 
Plus d'informations par là.

Deux poèmes dans le numéro 8 de la revue 17 secondes

C'est avec grand plaisir que je vois deux de mes poèmes publiés dans la revue 17 secondes, revue numérique mais dont il existe aussi une version papier (à paraître bientôt). Merci à Jérôme Pergolesi de m'accueillir pour la deuxième fois dans sa belle revue qu'on peut lire ici. 
Au sommaire de ce numéro : Rodolphe Houllé, Harry Szpilmann, Esther Salmona, Jacques Pierre, Flora Botta, Marie-Paule Bargès, Colette Daviles-Estinès, Rita Renoir, Roselyne Sibille, Karim Cornail, François Teyssandier, Thierry Radière, Philippe Agostini, Márcia Marques-Rambourg, Joelle Petillot, Esther Salmona, Adeline Duong, Sandrine Waronski, Nicholas Petiot, Clara Bouhier, Adèle Nègre, Florian Tomasini, Guillaume Dreidemie, Jean-Charles Paillet, Odile Robinot, Pierre Rosin, Corinne Colet, Daniel Birnbaum, Jérôme Pergolesi, Estelle Boullier, Aline Angoustures, Sophie Nicol, Brigitte Giraud, Agnès Cognée, Olivia Del Proposto, Erick Jonquière, Olivier Cousin, Fabrice Marzuolo, Arthur Catheri…

Quatre, poème de soutien à la famille Karasani

"Quatre" : un poème écrit en soutien à la famille Karasani, famille d'origine albanaise résidant à Saint-Aubin-du-Cormier en Bretagne depuis 2015, en très bonne voie d'intégration et malgré cela menacée d'expulsion. Chacun peut poster un poème en soutien sur la page de l'évènement Fb "100 poèmes en soutien à la famille Karasani". Toutes les infos sur la page Facebook ici.
Quatre



Quatre de plus
Quatre de moins
Qu'est-ce que ça change ?
Rien
Tout
Quatre personnes
Quatre sourires
Quatre mondes
De joies
De douleurs
De rêves
D'espoirs
Quatre sensibilités
Une famille en lutte
Pour une vie meilleure
Pour une vie digne
Travailler
Se rendre utile
Aller à l'école
Avoir des amis
Construire une vie
Ici
Juste là
Dans ce coin de Bretagne
Où l'accueil n'est pas
Un vain mot




Marianne Desroziers