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La revanche du gibier


Du sang sur la neige. C’était la première chose qu’on voyait en arrivant sur place. Pour tout dire, on ne voyait que ça. Une grande tache rouge sur une étendue blanche miroitant sous le soleil de midi. Pas une empreinte de pas dans un rayon de plusieurs kilomètres. Et cette nausée persistante qui revenait sans cesse. Tout à coup, elle ressentit un froid glacial pénétrer sa peau, envahir sa chair, se répandre par vagues jusque dans ses os, après avoir traversé ses nerfs en décharges électriques.

Deux heures plus tôt, au même endroit, on voyait très distinctement des empreintes de pas dans la neige : un petit 38 et juste à côté la marque des raquettes incrustée dans le sol gelé. Mais il n’y avait personne pour les voir, hormis une bande de gros corbeaux … et bien sûr ceux qui venaient de les laisser.

Quatre heures plus tôt, l’occupant unique du chalet le plus proche de la découverte de ce qui ressemble à une scène de crime par l’agent de police Marie Trissier, vient de rendre l’âme. Son corps inerte, froid et livide, pend au bout d’une corde solidement attachée au plafond de son garage.

Huit heures plus tôt, le renard venu en habitué des lieux manger deux ou trois poules au milieu de la nuit est dérangé par deux individus, un homme et une femme, chargés d’un étrange fardeau. La femme pleure et l’homme crie – à moins que ça ne soit l’inverse.

Dix heures plus tôt, un corps de femme gît sur un lit de neige rouge sang. Elle est nue. Aucun de ses vêtements ne se trouve près d’elle. Quelques flocons de neige la recouvrent mais son corps est encore chaud. Elle n’est morte que depuis quelques minutes. Dans le chalet le plus proche, un célibataire quinquagénaire au chômage autrefois cantonnier se dispute avec un homme sensiblement du même âge. Une jeune femme brune essaie de les séparer, en vain…

Seize heures plus tôt, deux hommes accompagnés de deux femmes beaucoup plus jeunes finissent leurs apéritifs dans le bistrot « Chez Jacky » avant d’enfiler gants et bonnets et de s’emmitoufler dans leurs anoraks. Ils sortent de l’établissement le feu aux joues et traversent la place du village. Les hommes aux corps échauffés par les alcools forts tentent de prendre les femmes dans leurs bras et même de les embrasser. La brune repousse son prétendant sans conviction, plus pour la forme qu’autre chose. La blonde, par contre, semble plus embarrassée et dans de moins bonnes dispositions vis-à-vis de son compagnon de beuverie. Au-dessus d’eux, les guirlandes lumineuses de Noël clignotent avec une provocation que l’on pourrait prendre pour de l’obscénité. Dans les yeux de la blonde, on perçoit une peur mêlée de tristesse et peut-être déjà quelque chose qui ressemble à la résignation.

Le lendemain, vers 12 h45, Marie Trissier, l’agent de police, rentre chez elle pour déjeuner comme tous les jours avec son mari. La naissance de leur bébé est prévue pour le printemps. D’ici là, la neige aura fondu, la glace aura disparu laissant la place à d’autres paysages, d’autres atmosphères. C’est ce qu’elle essaie de se dire pour se remonter le moral mais elle n’arrive pas vraiment à s’habituer au rude climat de la Haute-Savoie. Elle les avait trouvées majestueuses et magiques ces montagnes les premiers jours puis elle avait commencé à se sentir oppressée, piégée dans une vallée inhospitalière, sans horizon, obligée de côtoyer des montagnards au sale caractère durs comme de la glace tassée. Sans parler de la nourriture trop riche à base de fromage, de pommes de terre et de charcuterie. Dès qu’elle voyait de la neige fondue, elle ne pouvait s’empêcher de voir de le fondue savoyarde. Elle se disait que son enfant sera d’ici, un vrai savoyard et ça la faisait rire, elle qui était née à Toulouse de parents pieds-noirs d’Algérie adeptes d’huile d’olive, de dattes et de couscous. Elle allait bien finir par s’habituer à ces paysages de carte postale de vœux de Noël, à ces bruits de coup de tonnerre qui vous réveillent au petit matin quand on déclenche des avalanches, et à ce froid qui vous saisit de ses mains de géants dès que vous ouvrez la fenêtre.

- Après le meurtre sans coupable, voilà qu’y a des meurtres sans cadavre maintenant, dit-elle à son mari en lui servant une part de tartiflette.
- Je t’ai déjà dit de pas ramener tes histoires de boulot à la maison ma chérie, c’est trop sordide, répondit-il.
Le reste du repas se passe en silence.
En début d’après-midi, elle se rend avec deux autres policiers sur le lieu du crime présumé. L’enquête de voisinage les mène rapidement au chalet en bois et en pierre du vieux célibataire planqué au creux d’une vallée semi-déserte. Ce qu’ils y découvrent dépasse l’entendement : le propriétaire de la maison, un bedonnant quinquagénaire imbibé d’alcool est pendu dans son garage. Près de lui, un congélateur d’une taille impressionnante rempli de sangliers, de lièvres, de faisans. L’homme était visiblement un braconnier aguerri de longue date et certainement protégé par les autorités locales. En vidant le congélateur plein de gibier, ils découvrent un cadavre : celui d’une jeune fille blonde, celle dont les yeux reflétaient la tristesse et la résignation la veille encore. L’agent de police enceinte de six mois de son premier enfant et récemment mutée dans la région a tout juste peine de le temps de sortir du garage pour vomir sa tartiflette.

On ne retrouva jamais la trace de la jeune femme brune et du deuxième homme. L’enquête conclut qu’il s’agissait de touristes en vacance dans le coin qui auraient pris la fuite après le meurtre de la blonde par son compagnon d’un soir dont elle aurait refusé les avances. Cependant, une question reste à ce jour sans réponse : pourquoi avoir pris soin de transporter le cadavre dans le congélateur du chalet du meurtrier, transformant ainsi sa victime en gibier ?

Depuis, certains disent qu’une jeune fille blonde au regard triste hante les bars du village les soirs de Noël en quête d’un homme.

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Soirée de lancement de la revue La Piscine le 27/10/2017

Lecture de mon texte "Il faut être sauvage", publié dans le numéro 2 de la revue la Piscine sur le thème "Incidences/coïncidences". 
Photo : Claire Musiol

C'était le vendredi 27 octobre 2017 à la librairie Sauramps Odysseum à Montpellier, nous fêtions le lancement du numéro 2 de la revue La Piscine en présence de 3 des 4 maîtres-nageurs (Louise Imagine, Philippe Castelneau, Christophe Sanchez... manquait Alain Mouton) à l'origine de cette très belle revue (une des plus belles où j'ai publié), de 6 auteurs (Raymond Alcovère, Daniel Frayssinet, Claire Musiol, Nat Yot, Françoise Renaud et moi-même) et de l'artiste Olivier Chevalier. Une bien belle soirée de lectures et d'échanges autour de la littérature, de l'art et de la vie... qui me donne envie de revenir bien vite à Montpellier (et d'y rester un peu plus longtemps)!!! Merci à tous pour votre accueil chaleureux, en particulier à Nathalie et ses deux chats.
Pour en savoir plus sur le sommair…

Photos de la soirée autour du numéro 2 de l'Ampoule à Olympique

Quelques photos de la soirée du 15 décembre 2017 à la librairie Olympique à Bordeaux pour le lancement du deuxième numéro papier de la revue l'Ampoule. Grand merci au libraire Jean-Paul Brussac, à tous les auteurs et illustrateurs et au public présent. Toutes les photos sont de Xavier de Bordeaux (merci à lui). 


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Jean-Paul Brussac

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Mon poème "La voix de Sylvia", hommage à Sylvia Plath, vient d'être publié dans le numéro 25 (avril 2018) de la revue de poésie en ligne Lichen.  Merci au directeur de publication Elisée Bec de m'accueillir une fois de plus dans cette belle revue où je suis en bonne compagnie (Le Golvan, Damien Paisant, Colette Daviles-Estinès, etc.). On peut consulter l'ensemble du sommaire et accéder aux poèmes ici. 
Pour rappel, il est demandé à chaque lecteur qui aime la revue d'envoyer un mot en échange de sa lecture : ici on ne se paie pas de mots mais on paie en mots. 
"Le premier signe de vie à revenir sur les blocs de la lave refroidie c'est le lichen. "