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FAMILICIDE

À l’étage, j’en ai fini avec le père et ça n’a pas été une mince affaire, il y tenait à sa vie de vendeur de téléphones portables et de père de famille modèle.

Définition de l’échec : avoir passé le cap des trente-cinq ans sans mari ni enfants. Diagnostic sans appel d’une maladie incurable : t’as foiré, ma cocotte, t’as foiré grave, t’as foiré le plus important et tout ce que t’as soi-disant réussi, les diplômes, les concours, la carrière, ça vaut rien, ça compensera pas, jamais, jamais t’entends jamais, t’entends ou je répète ? 
Le début des hostilités date d’il y a environ 5 ans, quand à l’orée de la trentaine, je me mis à ressentir de façon insupportable la présence des poussettes, couffins et autres cris de bébés comme autant d’agressions permanentes dirigées à mon encontre. Dans la rue, au supermarché, dans les magasins de fringues, à la sécurité sociale, partout, même et surtout à la télévision, dans les publicités, les séries, les films, les jeux débiles. Il faut être le membre (sain si possible) d’un couple avec enfants quand on atteint la trentaine, sinon on est anormale, névrosée, trop égoïste ou trop moche pour se dégoter un type voulant nous engrosser. Attention : le modèle de la famille nucléaire est loin d’être la chasse gardée du prolétaire, qui selon sa définition – foutu Marx - ne possède que sa force de travail et sa progéniture. La culture dite haute de gamme n’est pas épargnée : les livres des éditions de Minuit, les chansons de Vincent Delerm et le cinéma d’auteur français sont truffés de trentenaires minces et jolies avec de beaux enfants et des maris cadre sup’ en costume Armani, sans oublier le chien affectueux sans puces qui s’entend parfaitement avec le chat angora ronronnant près de la cheminée - qui bien sûr n’enfume jamais le salon transformant vos invités en saumon fumé comme dans la vraie vie.
À 30 ans, mon horloge biologique s’est soudain mise à s’emballer. Tel Gregor Samsa, je me réveillais un matin et je ne reconnaissais plus les sensations de mon corps. Comme lui, je me demandais « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? ». Je percevais chaque mouvement d’aiguille de l’implacable horloge qui rythmait la vie des femmes depuis l’aube de l’humanité, qu’elles soient des paysannes illettrées du Moyen Age ou des femmes modernes et surdiplômées du début du XXIe siècle. Telle la longue vibration d’un diapason, j’en sentais toutes les répercussions dans mon corps. Même mon cycle menstruel s’était raccourci, ruse de la nature pour multiplier mes chances de tomber enceinte. Encore eut-il fallu que je baise !
Parce que oui, oui, il y a aussi cette injonction pour la femme d’être toujours, à chaque instant et jusqu’à ce que mort s’en suive, belle, mince, sexy, sans rides ni cheveux blancs, souriante en permanence, le moindre faux pas vous expédiant hors du jeu social. Merde : j’ai pas lu Beauvoir et Woolf pour devenir une caricature de femme jusqu’à l’écœurement. Mon but dans la vie n’a jamais été de faire bander les camionneurs et les ouvriers du bâtiment sur les chantiers du centre-ville. J’ai commencé à me poser des questions quand je me suis rendu compte que tout ce que je retenais des films, moi qui était une grande cinéphile, c’était des réflexions du genre : « Qu’est-ce qu’elle a vieilli Nicole Garcia » ou « je la voyais pas si grosse Karine Viard ». Comme si toutes les pressions sur les femmes s’étaient infiltrées dans mon esprit, moi qui pensais être à l’abri de ça, moi qui me targuais d’être féministe et qui m’énervais toujours quand une femme commençait sa phrase par « je ne suis pas féministe mais… » Moi qui n’avais jamais tellement fait attention à mon apparence, ma salle de bain s’était remplie au fil des derniers mois de crèmes, gels et lotions pour lutter contre tout - contre moi ? - comme si rien n’allait en moi et que tout devait être aminci, affiné, raffermi, lissé, estompé, camouflé.
Et puis un jour, j’ai voulu en finir.
Certes, ce n’était pas vraiment la première fois, mais là, j’étais bien décidée : ça ne pouvait plus durer, ça avait trop duré, de toute façon je ne manquerais pas à grand monde. Pas de mari, pas d’enfant, fille unique de parents morts dans un accident de voiture 10 ans plutôt. Et puis, au dernier moment, alors que je cherchais désespérément un endroit où me pendre dans le grand appartement vide, j’ai pensé : non, merde, y a pas de raison, y a aucune raison que ça soit encore moi qui m’efface, qui passe mon tour comme au scrabble.

Le père zigouillé, je m’attaque à la mère, une employée des postes en jogging - la famille serait-elle un sport de combat ? - Elle court pieds nus dans l’escalier et il s’en faut de peu que je la laisse échapper. À quoi sert d’être équipée d’un silencieux si c’est pour tout faire foirer à cause de talons aiguilles de 15 centimètres, hein ?

Le meurtre, c’est comme la note de synthèse dans les concours de la Fonction Publique : le plus difficile c’est l’organisation, après ça roule plus ou moins tout seul.
Je les avais repérés au centre commercial. Monsieur au rayon bricolage pendant que les gosses faisaient tourner en bourrique Madame au rayon des céréales. Je m’étais fringuée genre inoffensive : chignon, lunettes d’intello, pantalon noir et chemisier blanc on ne peut plus classique. Dans mon sac à main, « King Kong théorie » de Virginie Despentes.
Ce n’était pas de la jalousie, non. Juste de la haine. Du dégoût. Fini, terminé les Noëls à subir les propos désobligeants de mes collègues mère de famille: « Oh, ma pauvre, c’est vrai, t’as pas d’enfants », certaines à deux doigts de me présenter leur condoléances comme si j’étais en deuil des enfants que je n’aurais pas, des sapins de Noël que je n’aurais pas à décorer, des cadeaux que je n’aurais pas à chercher partout dans les magasins en rupture de stock parce qu’ils veulent tous les mêmes. Qu’ils ont tous vu la même putain de pub a la télé.

Elle court dans les escaliers, je la vise pleine tête. Ça éclabousse. Y’en a partout. Je me mets en quête des gosses. Trop facile, ces morveux se sont planqués derrière le canapé, tu parles d’une cachette. Une balle dans la tête de chacun. Précis, net et sans bavure. Et puis non : je change d’avis et je leur en remets une pour la route. On n’est jamais trop prudent et la vie s’accroche parfois à certains êtres comme du chiendent. Partout, y a du sang partout. On se croirait dans un film gore des années 90, ceux qu’on regardait avec ma voisine le samedi soir quand d’autres allaient se faire draguer et plus si affinités dans la boîte de nuit « Galaxie » où tous les pignoufs du coin se donnaient rendez-vous cheveux gominés et préservatifs en poche. Pas facile de grandir en province quand on est une fille de prolo timide qui reste un peu trop le nez dans ses bouquins ! J’entends un bruit à la porte : je sursaute et pointe mon flingue à bonne hauteur pour décaniller une éventuelle quadra divorcée venue apporter un gâteau maison, mais ce n’est que le chien, un gentil labrador, et là, là

-C’est à vous, me dit une femme entre deux âges, cheveux blonds décolorés retenus en queue-de-cheval par un affreux élastique rouge, chemisier à fleurs transparent et escarpins premier prix.
Fébrile, je la suis dans le couloir qui n’en finit pas, pire qu’un couloir de la mort. Nous nous arrêtons devant une porte sur laquelle on peut lire « jury n° 5 », y figurent également mon nom avec le jour et l’heure où je suis convoquée. « Concours de conservateur territorial des bibliothèques, session 2010 ». Ces mots me ramènent soudainement à la réalité. Je fouille dans mon sac : merde, j’ai oublié de prendre mes cachets.
Une  autre femme m’attend dans la salle de préparation : elle me fait tirer au sort un sujet et m’annonce, royale : « Vous avez 15 minutes, top chrono » avant d’enclencher un chronomètre de compétition. Un peu sonnée, je lis le sujet : « La Révision Générale des Politiques Publiques : enjeux et perspectives critiques » Merde, j’avais fait l’impasse.

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Marianne Desroziers