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LA QUICHE

Tentative de pastiche d'Alain Robbe-Grillet

Rien.

Sinon peut-être la certitude que je suis une quiche lorraine.
Mes petits lardons d’une épaisseur inférieure ou égale à trois millimètres égayent ma garniture dorée à souhait et légèrement gonflée par le désir, bien légitime pour une quiche lorraine, d’être mangée. Ma pâte brisée nargue les vol-au-vent situés à trente et un centimètres et demi du bord gauche de l’assiette plate en grès dans laquelle je repose, tandis que la salade alanguie me fait de l’œil. Je l’imagine déjà surexcitée quand Monsieur va la mélanger avec la cuillère et la fourchette en bois : elle adore être mélangée par deux couverts à la fois. Grand bien lui fasse. A ma vue, le vin rouge, situé à un angle de quarante-cinq degrés par rapport à la bissectrice de l’angle de la table, pâlit dans sa carafe et le vin blanc, sommet du triangle isocèle dont la base est marquée par la pointe des couverts de Madame, rougit dans sa bouteille et ce malgré son A.O.C.
Je me sens un peu ballonnée tout à coup - la crème fraîche sans doute : @…, la maîtresse de maison, a eu la main lourde, étrange pour une femme aux doigts si fins - mais je sais que je suis la reine de la fête, le centre du cercle familial (de rayon R centré au point O de coordonnées (a, b), soit  (x-a)² + (y-b)² = R²). Je suis en toute modestie l’Alpha et l’Oméga de la quiche, la limite de toute droite, vecteur, courbe (dans des conditions bien définies, cela va sans dire).

Je me sens l’âme mélancolique ce soir, et j’aimerais voir par la baie vitrée la lune oblique vibrionnant ses rayons d’argent dans le bruissement des feuilles, mais à 19h16 en été, il est trop tôt et il fait grand jour.   
Toute la maison est vide, heureusement pas depuis ce matin, sinon comment serais-je ici même à cet instant précis ?  La silhouette de @…, vêtue de sa robe blanche trop près du corps pour cette chaleur (mais elle en a vu d’autres quand elle vivait en Ouganda), s’est déplacée dans la cuisine en diagonale, ses mains m’ont sortie du four et déposée au centre de la table rectangulaire (mais qui est carrée sans les rallonges), ses pieds ont mis des escarpins noirs vernis, son bras droit a décrit une courbe ascendante afin d’attraper sur le fauteuil son sac acheté en Italie, ses jambes ont fait quatre pas alertes plus un petit pour atteindre la porte, sa main droite a tourné la poignée, puis le corps a disparu de mon champ visuel de quiche lorraine.

 La porte d’entrée s’ouvre et se referme. Il est sept heures et demi, presque trente et une pour être précise. Le corps de @… revient accompagné d’un autre corps, fait de deux bras, deux jambes, d’une tête, d’un tronc et de quelques fioritures supplémentaires. Ce n’est pas celui de Monsieur, c’est un autre homme, en chemise blanche, mocassins cirés et alliance autour de son annulaire boudiné. Leurs fessiers se posent sur leurs chaises, les coudes pointus et agressifs se posent sur la nappe à fleurs  - on dirait des tulipes mais mal dessinées, alors c’est peut-être une autre variété de fleurs, des azalées ou des pivoines -, la main droite de Madame attrape vigoureusement le plat de vol-au-vent et, à l’aide d’une pelle à tarte en argent, en dépose deux dans l’assiette de cet autre Monsieur. Il les enfourne goulûment. Ses lèvres s’écartent, sa bouche s’ouvre et dit qu’il trouve les vol-au-vent trop salés.
« Mais non, répond-elle, il faut manger du sel pour ne pas transpirer ».
      
Plus tard dans la soirée, Frankie - car c’est son prénom - se met à raconter une anecdote personnelle de benne à ordures en panne un matin d’automne. Je préférais encore Monsieur : lui aussi était insipide mais ne s’en cachait pas. C’est peut-être l’avantage d’être marié depuis seize ans : on ne cherche plus à avoir l’air de ce que l’on n’est pas, de toute façon on ne pourrait pas faire illusion bien longtemps face au corps et à la tête qui partagent votre table, votre dentifrice, votre lit et vos toilettes pourvues d’installations sanitaires permettant la satisfaction des besoins naturels.  
Les commissures des lèvres de @… se relèvent pour dessiner un demi-cercle, la main droite de Frankie passe dans ses cheveux, d’abord ses cheveux à lui, puis ses cheveux à elle, ses yeux brillent d’un éclat intermittent de quatre à cinq watts environ.
 - Dis-moi que tu…
- J’avais pensé que…
- Dis-moi que tu…
Quatre jambes entraînent deux corps dans la chambre où quatre bras enlacent deux troncs. Je reste seule, à peine entamée et déjà froide.

Dure vie que celle d’une quiche lorraine.

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Soirée de lancement de la revue La Piscine le 27/10/2017

Lecture de mon texte "Il faut être sauvage", publié dans le numéro 2 de la revue la Piscine sur le thème "Incidences/coïncidences". 
Photo : Claire Musiol

C'était le vendredi 27 octobre 2017 à la librairie Sauramps Odysseum à Montpellier, nous fêtions le lancement du numéro 2 de la revue La Piscine en présence de 3 des 4 maîtres-nageurs (Louise Imagine, Philippe Castelneau, Christophe Sanchez... manquait Alain Mouton) à l'origine de cette très belle revue (une des plus belles où j'ai publié), de 6 auteurs (Raymond Alcovère, Daniel Frayssinet, Claire Musiol, Nat Yot, Françoise Renaud et moi-même) et de l'artiste Olivier Chevalier. Une bien belle soirée de lectures et d'échanges autour de la littérature, de l'art et de la vie... qui me donne envie de revenir bien vite à Montpellier (et d'y rester un peu plus longtemps)!!! Merci à tous pour votre accueil chaleureux, en particulier à Nathalie et ses deux chats.
Pour en savoir plus sur le sommair…

Photos de la soirée autour du numéro 2 de l'Ampoule à Olympique

Quelques photos de la soirée du 15 décembre 2017 à la librairie Olympique à Bordeaux pour le lancement du deuxième numéro papier de la revue l'Ampoule. Grand merci au libraire Jean-Paul Brussac, à tous les auteurs et illustrateurs et au public présent. Toutes les photos sont de Xavier de Bordeaux (merci à lui). 


 Jean-Paul Brussac installant les dessins de Maxime Derouen

Xavier de Bordeaux

Roland Goeller

Anne Escaffit

Maxime Derouen, puis Charlie Ambrose

Jean-Paul Brussac

Un poème dans la revue Lichen n° 25

Mon poème "La voix de Sylvia", hommage à Sylvia Plath, vient d'être publié dans le numéro 25 (avril 2018) de la revue de poésie en ligne Lichen.  Merci au directeur de publication Elisée Bec de m'accueillir une fois de plus dans cette belle revue où je suis en bonne compagnie (Le Golvan, Damien Paisant, Colette Daviles-Estinès, etc.). On peut consulter l'ensemble du sommaire et accéder aux poèmes ici. 
Pour rappel, il est demandé à chaque lecteur qui aime la revue d'envoyer un mot en échange de sa lecture : ici on ne se paie pas de mots mais on paie en mots. 
"Le premier signe de vie à revenir sur les blocs de la lave refroidie c'est le lichen. "